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Politesse, respect, bienveillance : sommes-nous en train de les perdre ?

Respect, patience, gentillesse... Des mots que tout le monde connaît, mais qui semblent voués à disparaître. Sommes-nous vraiment en train d'égarer notre savoir-vivre ?

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Politesse, respect, bienveillance : sommes-nous en train de les perdre ?

Je me demande parfois à quel moment nous avons commencé à trouver normal ce qui, autrefois, nous aurait fait honte. À quel moment nous avons cessé de nous excuser lorsque nous bousculons quelqu'un, de remercier lorsqu'on nous rend service, de ramasser ce que nous avons laissé tomber ? À quel moment avons-nous décidé que notre confort, notre impatience, notre mauvaise humeur pouvaient légitimement devenir le problème des autres ?

Tout cela n'est pas bien grave...

Il m'arrive de regarder les gens dans la rue, dans les transports, dans les commerces, et de ressentir une tristesse que j'ai du mal à expliquer. Pas parce que je regretterais une époque prétendument meilleure. Je me méfie de cette nostalgie qui embellit le passé et oublie ses violences. Mais parce que je vois, dans des scènes presque insignifiantes, quelque chose qui me semble profondément abîmé.

Un homme qui insulte une caissière parce qu'il doit attendre. Une personne qui laisse ses détritus derrière elle sans même se retourner. Un voyageur qui hurle dans son téléphone au milieu d'une rame bondée. Quelqu'un qui humilie un inconnu pour quelques secondes de contrariété.

Et autour, presque toujours, cette même résignation. On détourne les yeux. On soupire. On laisse faire. On finit même par se dire que ce n'est pas si grave. Mais alors, qu'est-ce qui est grave ?

Faut-il attendre qu'une violence devienne spectaculaire pour lui reconnaître une existence ? Faut-il qu'il y ait du sang, des coups, une plainte, une caméra, pour considérer qu'un être humain a été maltraité ?

Des violences sous-estimées

Je crois que nous sous-estimons terriblement les petites violences du quotidien. Non parce qu'elles seraient comparables aux grandes, mais parce qu'elles préparent parfois le terrain sur lequel celles-ci deviennent possibles.

Une société ne devient pas brutale du jour au lendemain. Elle s'habitue d'abord à l'indifférence. Ce qui m'inquiète le plus, au fond, ce n'est même pas l'impolitesse. C'est l'absence de responsabilité. Cette manière de faire quelque chose sans jamais sembler se demander ce que cela va produire chez l'autre.

Nous sommes pourtant responsables de bien davantage que de nos intentions. On peut ne pas avoir voulu blesser et avoir blessé malgré tout. On peut avoir été maladroit, distrait, impatient, en colère. Cela arrive à chacun d'entre nous. Nous sommes humains, traversés de contradictions, capables de générosité comme de médiocrité.

Mais il existe une différence immense entre commettre une faute et refuser d'en reconnaître les conséquences.

Cette différence tient parfois dans trois mots : « Je suis désolé. » Trois mots qui semblent devenir insupportables à prononcer. Comme si reconnaître un tort revenait à perdre quelque chose de soi. Comme si s'excuser était une humiliation, remercier une soumission, faire attention aux autres une faiblesse.

La force de reconnaître ses faiblesses

Nous avons fini par confondre la force avec l'absence d'égards. Il y a pourtant une forme de grandeur dans la capacité à reconnaître que nous avons fait du mal. Une grandeur discrète, qui n'a rien de spectaculaire. Celle de l'adulte qui accepte de ne pas avoir toujours raison, qui supporte de se regarder sans complaisance, qui ne cherche pas immédiatement une excuse, un responsable ou une circonstance atténuante.

Car c'est aussi cela, devenir adulte : comprendre que nos actes ne s'arrêtent pas à nous. Ils continuent leur chemin chez les autres. Une parole méprisante peut accompagner quelqu'un toute une journée. Une humiliation peut rester des années. Un geste d'indifférence peut venir confirmer, chez une personne déjà fragilisée, le sentiment qu'elle ne compte pour personne.

Nous ignorons presque toujours ce que les autres traversent. La femme qui nous sert un café vient peut-être de perdre quelqu'un. L'homme qui marche lentement devant nous souffre peut-être. La personne qui ne répond pas assez vite est peut-être épuisée par une vie dont nous ne savons rien. Nous n'avons pas à connaître leur histoire pour leur devoir un minimum de considération.

C'est même tout le sens de la civilité : reconnaître une dignité à celui dont nous ne savons rien, dont nous n'attendons rien et que nous ne reverrons probablement jamais.

Les blessures ne donnent pas tous les droits

Ce qui me frappe également, c'est cette étrange époque où nous parlons autant de bienveillance tout en semblant parfois si peu disposés à la pratiquer. Nous avons appris le vocabulaire de la souffrance psychique. Nous savons parler de nos blessures, de nos traumatismes, de nos limites, de nos besoins. Et c'est heureux que certaines souffrances autrefois tues puissent enfin être nommées.

Mais je me demande si nous n'avons pas parfois transformé cette attention légitime à nous-mêmes en une forme d'indulgence excessive envers nos propres comportements. Parce que je souffre, je pourrais tout dire. Parce que je suis fatigué, je pourrais maltraiter. Parce que j'ai été blessé, je serais dispensé de prendre soin de ceux qui m'entourent.

Or la souffrance explique parfois la violence. Elle ne l'absout pas. Nos blessures ne nous donnent pas tous les droits sur les autres. C'est une distinction essentielle, et je crains que nous soyons en train de la perdre.

Le refus de la frustration

Il me semble aussi que nous supportons de moins en moins la frustration. Attendre quelques minutes, entendre un refus, rencontrer une limite, accepter que quelqu'un ne soit pas disponible : autant d'expériences ordinaires qui peuvent désormais provoquer des réactions disproportionnées. Comme si le monde avait contracté envers chacun de nous une dette de satisfaction immédiate.

Mais vivre avec les autres, c'est précisément découvrir que notre désir ne fait pas loi. Un enfant doit progressivement apprendre qu'il n'est pas tout-puissant. Que l'autre possède une volonté distincte de la sienne. Que vouloir quelque chose ne signifie pas pouvoir l'obtenir, et qu'être contrarié n'autorise pas à détruire.

Ce travail ne s'achève jamais complètement. Il nous accompagne toute notre vie. Et je me demande parfois si une partie de notre société ne cherche pas à s'en dispenser. Nous avons des adultes qui ne supportent plus qu'on leur dise non, qui vivent la moindre remarque comme une attaque personnelle et qui confondent le fait d'être contrariés avec celui d'être injustement traités. Des adultes qui réclament le respect sans comprendre qu'il ne s'obtient pas en terrorisant les autres.

gentillesse

Une responsabilité collective

Ce n'est pas seulement une question d'éducation familiale. Ce serait trop facile de désigner les parents, les jeunes, les écrans ou une génération particulière. La responsabilité est collective. Que transmettons-nous lorsque nous admirons ceux qui écrasent les autres pour réussir ? Lorsque nous valorisons l'arrogance comme une preuve d'assurance ? Lorsque nous présentons la gentillesse comme de la naïveté et le scrupule comme un handicap ? Que transmettons-nous lorsque ceux qui respectent les règles ont le sentiment d'être les seuls à en supporter les contraintes ?

Il y a quelque chose de profondément décourageant à être celui qui attend son tour pendant que d'autres passent devant, celui qui ramasse pendant que d'autres salissent, celui qui s'excuse pendant que d'autres agressent. À force, même les personnes les plus attentives peuvent se fatiguer. Et c'est peut-être là que se trouve le véritable danger. Pas seulement dans le nombre de ceux qui se comportent mal, mais dans l'épuisement progressif de ceux qui continuent à faire attention.

Car la civilité demande un effort. Un effort minuscule, mais répété. Elle suppose de retenir parfois un mouvement d'humeur, de patienter, de penser à quelqu'un d'autre que soi, d'accepter une limite qui ne nous arrange pas. Elle suppose aussi de ne pas toujours chercher à gagner.

Or nous vivons dans un monde qui nous pousse continuellement à nous affirmer, à nous défendre, à nous imposer, à ne rien céder. Nous avons tellement peur d'être dominés que nous finissons parfois par considérer toute attention à l'autre comme une défaite. Pourtant, tenir une porte ne nous diminue pas. Présenter des excuses ne nous enlève rien. Reconnaître une erreur ne nous rend pas moins dignes. Bien au contraire.

Coupable ou responsable ?

Je crois qu'une société commence à devenir dangereuse lorsque la honte ne porte plus sur le mal que l'on fait, mais sur le fait de reconnaître qu'on l'a fait. Lorsque le problème n'est plus d'avoir blessé, mais d'avoir été pris à blesser. Lorsque la première réaction devant les conséquences de ses actes consiste à se justifier, à minimiser, à accuser l'autre d'être trop sensible.

« Ce n'était pas méchant. » « Tu exagères. » « On ne peut plus rien dire. » « C'est bon, ce n'est pas la fin du monde. »

Peut-être. Mais qui décide de ce qui doit faire mal à quelqu'un ? Et depuis quand notre intention suffit-elle à effacer les conséquences de notre comportement ?

Nous ne sommes pas responsables de tout ce que les autres ressentent. Ce serait une exigence impossible, presque tyrannique. Mais nous sommes responsables de la manière dont nous acceptons, ou refusons, de prendre en considération ce que nos actes ont provoqué. C'est cette nuance qui fait toute la différence entre la culpabilité et la responsabilité.

La culpabilité peut nous enfermer dans ce que nous sommes supposés être. La responsabilité nous oblige à regarder ce que nous avons fait.

La responsabilité ne demande pas d'être irréprochable. Elle demande de répondre de soi. Et peut-être est-ce justement ce qui nous coûte tant aujourd'hui : répondre de soi sans chercher immédiatement à se disculper.

Quand la gentillesse suscite l'étonnement

Je ne crois pas que l'humanité soit devenue mauvaise. Ce serait une conclusion trop simple, et probablement fausse. Je rencontre aussi des personnes profondément délicates, capables d'une attention bouleversante envers des inconnus. Je vois des gens aider sans rien attendre, défendre quelqu'un qu'ils ne connaissent pas, revenir sur leurs paroles, réparer une maladresse, s'inquiéter sincèrement d'avoir blessé.

Ces gestes existent encore. Mais je les trouve parfois si rares qu'ils en deviennent émouvants. Et cela aussi me rend triste.

Nous en sommes presque arrivés à être surpris par la simple gentillesse. À remercier chaleureusement quelqu'un de s'être comporté avec une décence élémentaire. À raconter comme un événement extraordinaire qu'un inconnu nous a aidés, qu'un automobiliste s'est arrêté, qu'une personne nous a spontanément présenté ses excuses.

Quand la normalité devient admirable, il faut peut-être s'interroger sur ce qui est devenu normal.

Retrouver le sens des conséquences

Je n'attends pas des êtres humains qu'ils soient parfaits. Je voudrais simplement que nous retrouvions cette petite inquiétude intérieure qui nous retient parfois de faire n'importe quoi. Cette voix qui nous demande, avant de parler, avant d'agir, avant de partir en laissant derrière nous le désordre que quelqu'un d'autre devra réparer : « Et l'autre, dans tout cela ? »

Je voudrais que nous nous souvenions que vivre ensemble ne consiste pas seulement à occuper le même espace. C'est accepter que notre présence ait des conséquences. Que nos mots laissent des traces. Que nos gestes engagent quelque chose de nous. Et qu'il existe, dans notre manière de traiter les personnes dont nous n'avons rien à obtenir, une vérité peut-être plus profonde que tous les beaux discours que nous pouvons tenir sur nos valeurs.

Je ne sais pas si nous sommes en train de perdre la politesse, l'éducation ou le sens du collectif. Je crains que nous soyons en train de perdre quelque chose de plus fondamental : la capacité à nous sentir concernés par ce qui arrive aux autres, y compris lorsque nous en sommes la cause. Et je trouve cette perspective effrayante.

Parce qu'on peut vivre dans une société imparfaite. On peut vivre au milieu des désaccords, des différences, des maladresses et des conflits. Mais comment vivre ensemble lorsque plus personne ne se sent tenu de répondre de ce qu'il fait subir à autrui ?

Il reste une question qui me poursuit. Si nous ne sommes même plus capables de nous soucier des petites souffrances que nous infligeons, qu'est-ce qui nous empêchera, demain, de devenir indifférents aux grandes ?

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