Dire non, contrarier quelqu'un ou ne plus chercher à répondre à toutes les attentes peut provoquer de la culpabilité. Pourtant, accepter de déplaire fait aussi partie de la construction de soi. Derrière ce mouvement se joue souvent une question essentielle : jusqu'où peut-on rester soi-même sans craindre de perdre l'affection de l'autre ?
Déplaire n'est pas toujours ce que l'on croit
Certains personnes disent "oui" presque automatiquement. "Oui" pour rendre service, "oui" pour éviter une discussion, "oui" parce qu'elles savent que leur décision fera plaisir. Elles ne le vivent pas forcément mal. Du moins, pendant un temps. Puis quelque chose change.
Une demande supplémentaire devient soudain insupportable. Une invitation est refusée sans chercher immédiatement une excuse. Une décision est prise alors que l'on sait très bien qu'elle ne plaira pas à tout le monde. Et, parfois, au milieu de la culpabilité, il y a aussi un certain soulagement.
Cela peut sembler contradictoire. Nous passons une bonne partie de notre vie à chercher à être appréciés, alors pourquoi éprouverions-nous parfois le besoin de déplaire ? Parce que déplaire n'est pas nécessairement rejeter l'autre. Cela peut simplement vouloir dire que l'on commence à ne plus se confondre complètement avec ce qu'il attend de nous.
Quand l'amour semble dépendre de ce que l'on fait
Très tôt, un enfant comprend que ses comportements ont des effets sur son entourage. Certaines choses font sourire ses parents, d'autres les agacent. Il découvre les félicitations, les interdictions, les déceptions. Peu à peu, chacun se construit aussi à travers ces réactions.
Pour certains, cette attention portée au désir des autres prend beaucoup de place. Ils deviennent particulièrement sensibles à ce que l'on attend d'eux. Ils devinent facilement les besoins, anticipent les réactions et savent souvent comment éviter les conflits. Cette capacité peut d'ailleurs être une qualité. Le problème apparaît lorsqu'il devient difficile de savoir ce que l'on veut soi-même.
On rencontre alors des adultes qui disent : « Je sais très bien ce qui ferait plaisir à ma mère, à mon conjoint ou à mes collègues, mais je ne sais pas ce que moi, j'ai envie de faire. » Dans ce contexte, déplaire peut prendre une fonction particulière. Une opposition, parfois disproportionnée en apparence, vient poser une question assez simple : si je ne fais pas ce que tu attends de moi, est-ce que notre lien tient quand même ?
Ce n'est pas toujours conscient. La personne elle-même peut ne pas comprendre pourquoi elle devient soudain plus opposante ou pourquoi elle éprouve le besoin de remettre certaines choses en question.
Dire non permet aussi de se séparer
Les parents connaissent bien la période durant laquelle un jeune enfant répond "non" à presque tout. Elle peut être fatigante, mais elle a aussi un sens : l'enfant découvre qu'il possède une volonté qui ne se confond pas entièrement avec celle de ses parents. Ce mouvement ne s'arrête pas à trois ans.
Tout au long de la vie, nous devons continuer à nous différencier de ceux que nous aimons. Choisir des études qui ne correspondent pas au projet imaginé par la famille, changer de métier alors que tout semblait stable, refuser une habitude installée dans le couple, ne plus être disponible à chaque sollicitation… Ces décisions paraissent parfois anodines vues de l'extérieur. Elles peuvent pourtant être très difficiles à prendre.
Car dire non à une demande ne signifie pas seulement refuser quelque chose. Pour certaines personnes, cela signifie risquer de décevoir. Et derrière cette déception se cache parfois une peur beaucoup plus ancienne : celle d'être moins aimé. C'est probablement pour cette raison que certaines limites demandent tant d'efforts. On ne se demande pas uniquement : « Est-ce que j'ai envie d'y aller ? » La pensée devient : « Que va-t-il penser de moi si je refuse ? »

Quand l'image de la personne parfaite devient encombrante
Il existe aussi des places dont il est difficile de sortir. Dans certaines familles, l'un est "le raisonnable", l'autre "le fragile", "la forte", "celui qui réussit", "celle qui ne fait jamais d'histoires". Au départ, ces qualificatifs peuvent sembler flatteurs. Mais être constamment "celle sur qui tout le monde peut compter" finit parfois par coûter cher.
Parce qu'une place donnée par les autres peut devenir une obligation. Que se passe-t-il lorsque la personne solide a besoin d'aide ? Lorsque celle qui ne se met jamais en colère en a assez ? Lorsque l'enfant modèle devient un adulte dont les choix ne ressemblent pas du tout à ce que sa famille avait imaginé ?
Il arrive alors que la rupture soit assez brutale. Quelqu'un qui avait toujours accepté commence à refuser beaucoup de choses. Une personne jusque-là très soucieuse de son image adopte soudain des comportements inattendus. L'entourage peut parler de crise, d'égoïsme ou d'ingratitude. Ce n'est pourtant pas toujours une volonté de provoquer. Cela peut être une façon, un peu maladroite parfois, de dire : « je ne suis pas uniquement la personne que vous avez pris l'habitude de voir en moi ».
Peut-on vivre sans se soucier du regard des autres ?
Probablement pas. Nous sommes construits dans la relation. Le regard des autres compte et continuera de compter. Vouloir devenir totalement indifférent à ce que pensent ceux que nous aimons serait assez illusoire. L'enjeu est plutôt de savoir quelle place nous lui accordons. Il y a une différence entre entendre l'avis de quelqu'un et organiser toute sa vie pour éviter sa désapprobation.
Certaines personnes anticipent tellement la réaction des autres qu'elles se censurent avant même qu'un désaccord existe réellement. Elles n'osent pas annoncer un projet, formuler une demande ou exprimer une préférence parce qu'elles imaginent déjà la déception en face. Elles finissent alors parfois par ressentir de la colère contre leur entourage, alors que celui-ci n'a pas toujours formulé les exigences qu'elles lui prêtent.
Le conflit est aussi intérieur : une partie de soi veut choisir librement, tandis qu'une autre continue à chercher l'autorisation.
Accepter de déplaire ne signifie pas devenir égoïste
Pouvoir déplaire ne consiste évidemment pas à ignorer les autres. Il ne s'agit pas non plus de transformer chaque désaccord en combat ou de revendiquer systématiquement sa liberté sans tenir compte de personne. La différence est importante.
On peut écouter la déception de quelqu'un sans revenir immédiatement sur sa décision. On peut comprendre qu'un refus blesse sans conclure que ce refus était forcément mauvais. On peut aimer quelqu'un tout en ne répondant pas toujours à ses attentes. C'est même souvent ce qui rend les relations plus réelles.
Car lorsque l'on cherche en permanence à être conforme à ce que l'autre souhaite, ce dernier finit par rencontrer une version très adaptée de nous-mêmes, mais pas nécessairement celle que nous sommes vraiment. Accepter de déplaire un peu permet donc parfois quelque chose d'assez simple : cesser de négocier constamment le droit d'avoir ses propres envies.
La question change alors progressivement. Au lieu de se demander uniquement « qu'est-ce que les autres attendent de moi ? », on commence aussi à pouvoir se demander « qu'est-ce que je veux, moi ? » Et les deux réponses ne coïncident pas toujours.
C'est sans doute là que se situe une part importante du travail de séparation : comprendre que l'on peut décevoir quelqu'un sans forcément le perdre. Déplaire n'est alors plus un objectif. C'est parfois seulement ce qui arrive lorsque l'on cesse de vivre entièrement en fonction du désir des autres.







