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Pourquoi voulons-nous être aimés de ceux qui nous font souffrir ?

Une lecture psychanalytique de la répétition amoureuse, du manque et de ce que nous demandons parfois à l'autre de réparer.

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Pourquoi voulons-nous être aimés de ceux qui nous font souffrir ?

Il y a des relations dont on sait dire, parfois avec une grande lucidité, qu'elles nous font du mal. On sait que l'autre nous déçoit, nous néglige, nous maintient dans l'attente ou ne nous aime simplement pas comme nous souhaiterions l'être. On le sait, et pourtant quelque chose insiste. On attend un message. On guette un signe. On espère une parole qui viendrait enfin réparer les précédentes. On voudrait être choisi précisément par celui qui ne nous choisit pas tout à fait.

Un renoncement difficile

Vu de l'extérieur, la solution semble parfois évidente : « Pars », « tourne la page », « tu mérites mieux ». Ces phrases ne sont pas nécessairement fausses. Elles passent seulement à côté d'une question essentielle : pourquoi est-il parfois tellement difficile de renoncer à quelqu'un qui nous fait souffrir ?

La psychanalyse propose de déplacer légèrement la question. Peut-être ne cherchons-nous pas seulement à être aimés. Peut-être cherchons-nous, dans certaines relations, à obtenir quelque chose de beaucoup plus ancien.

Nous n'aimons jamais à partir de rien

Une rencontre amoureuse appartient au présent, mais notre manière d'aimer a une histoire.

Bien avant de savoir ce qu'est un couple, nous avons connu l'attente, l'absence, la présence, la satisfaction et la frustration. Nous avons découvert que les personnes dont nous dépendions pouvaient nous donner beaucoup et pourtant ne jamais répondre exactement à ce que nous désirions. L'enfant fait ainsi une expérience fondamentale : l'autre ne lui appartient pas.

Il faut attendre son retour, partager son attention, supporter qu'il pense à autre chose. Il faut aussi tenter de comprendre ce qui permet de retrouver son regard. Certains apprennent à faire rire. D'autres à être sages, brillants, discrets, indispensables. Certains provoquent ou inquiètent. Ce ne sont évidemment pas des stratégies conscientes au sens où l'enfant déciderait rationnellement de les mettre en place. Ce sont plutôt des façons de trouver une place dans le désir de ceux dont il dépend.

Ces premières expériences ne déterminent pas mécaniquement notre vie amoureuse. Heureusement. Mais elles laissent des traces.
Et il arrive qu'un adulte rencontre quelqu'un qui, sans lui rappeler consciemment une personne de son enfance, réveille une position affective familière : attendre, convaincre, rassurer, sauver, mériter.

Le visage a changé. La scène, elle, peut avoir un air étrangement connu.

« Cette fois, il finira par m'aimer »

C'est là que les relations les plus douloureuses deviennent parfois paradoxalement difficiles à quitter. Car partir ne signifie plus seulement perdre quelqu'un. Cela peut signifier renoncer à une promesse. La promesse qu'un jour l'autre changera. Qu'il comprendra. Qu'il reconnaîtra enfin notre valeur. Qu'après suffisamment de patience, de disponibilité ou d'amour, il nous donnera ce que nous attendions depuis le début.

Cette attente peut prendre une force considérable : si celui qui me refuse finit par me choisir, alors quelque chose sera réparé. Mais quoi ? C'est précisément là que commence le travail analytique.

Car derrière la demande adressée à un partenaire actuel peut parfois se cacher une demande beaucoup plus ancienne. Nous ne demandons plus seulement : « Est-ce que tu m'aimes ? » Nous demandons peut-être, sans le savoir : « Est-ce que je suis enfin assez important pour que quelqu'un reste ? », « Est-ce que cette fois je vais être préféré ? », « Est-ce que je peux faire en sorte qu'on ne m'abandonne pas ? »

L'autre devient alors le personnage contemporain d'une histoire qui ne commence pas avec lui.

couple

Pourquoi répéter ce qui fait mal ?

Freud avait été frappé par ce phénomène : l'être humain ne cherche pas uniquement à reproduire ce qui lui procure du plaisir. Il lui arrive aussi de remettre en scène des situations douloureuses. Il parlera de "compulsion de répétition".

Cette idée peut sembler étrange. Pourquoi retourner vers ce qui nous a déjà blessés ? Parce que répéter n'est pas nécessairement vouloir souffrir. La répétition peut contenir l'espoir de modifier la fin. Cette fois, celui qui est distant deviendra disponible. Cette fois, celui qui hésite choisira. Cette fois, celui qui part restera. Nous rejouons parfois une partie dont nous connaissons pourtant le scénario, avec la conviction secrète que nous réussirons enfin à en changer le dénouement.

C'est aussi pour cela que certaines personnes nous attirent avec une intensité difficile à expliquer. Elles ne sont pas simplement nouvelles. Elles nous sont, d'une certaine manière, familières. Et le familier n'est pas toujours ce qui nous fait du bien.

L'amour n'est pas un tribunal

Dans ces relations, une confusion peut progressivement s'installer : être aimé devient une preuve de sa propre valeur. Le refus de l'autre est alors vécu comme un verdict. S'il ne m'aime pas, peut-être ne suis-je pas suffisamment désirable. S'il préfère quelqu'un d'autre, peut-être cette personne possède-t-elle quelque chose qui me manque. S'il me quitte, peut-être ai-je échoué.

À partir de là, obtenir son amour devient presque une affaire narcissique. On ne cherche plus seulement la relation. On cherche à faire annuler le verdict. C'est pourquoi l'indifférence d'un inconnu nous atteint généralement moins que celle de quelqu'un dont nous avons fait le dépositaire de notre valeur. Son regard prend un poids démesuré. Et plus il se dérobe, plus nous pouvons vouloir le récupérer.

Le paradoxe est cruel : nous confions parfois le pouvoir de nous rassurer précisément à celui qui nous fait douter.

Ce n'est pas parce que l'on comprend que l'on cesse

On entend souvent : « Pourtant, tu sais très bien que cette relation ne te convient pas. » Oui. Mais savoir n'est pas toujours suffisant. On peut comprendre intellectuellement une situation et continuer à la répéter. C'est même une expérience assez banale : nous sommes parfois parfaitement capables d'expliquer pourquoi nous faisons quelque chose tout en étant incapables de ne plus le faire.

La psychanalyse s'intéresse précisément à cet écart. Entre ce que je sais et ce que je fais. Entre ce que je dis vouloir et ce vers quoi je retourne. Entre les personnes dont j'affirme avoir besoin et celles qui éveillent réellement mon désir.

L'inconscient n'est pas un petit personnage caché qui prendrait les décisions à notre place. Il se laisse plutôt entendre dans ces contradictions, ces répétitions, ces choix qui nous surprennent nous-mêmes. Pourquoi toujours cette place-là ? Pourquoi faut-il que l'autre soit difficile à atteindre pour que je le désire autant ? Pourquoi quelqu'un de disponible m'ennuie-t-il parfois alors qu'une personne incertaine occupe toutes mes pensées ?

Ces questions sont souvent plus fécondes que : « Pourquoi suis-je comme ça ? »

Renoncer à l'autre, mais surtout à ce qu'il devait réparer

Sortir d'une relation douloureuse ne consiste donc pas toujours simplement à comprendre que l'autre n'était « pas la bonne personne ». Il faut parfois faire un deuil plus profond. Celui de ce que nous pensions pouvoir obtenir grâce à lui. Accepter que cette personne ne réparera pas une ancienne blessure. Qu'elle ne prouvera pas définitivement notre valeur. Qu'elle ne transformera pas rétroactivement les absences, les humiliations ou les abandons du passé. Et cette renonciation peut être douloureuse.

Mais elle ouvre aussi quelque chose. Car lorsque nous cessons de demander à l'autre de résoudre une histoire qui le précédait, il devient possible de le rencontrer autrement : non plus seulement comme celui qui doit combler, rassurer ou réparer, mais comme quelqu'un de séparé de nous, avec son propre désir et ses propres limites.

La question change alors doucement. Ce n'est plus seulement : « Comment faire pour qu'il m'aime ? » Mais peut-être simplement : « Pourquoi ai-je tellement besoin que ce soit lui qui m'aime ? »

Et parfois, cette seconde question change beaucoup de choses.

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